L'éléphant d'Asie

La tradition des mahouts

by Prajna Chowta
Fondation Aane Mane, Inde - Septembre 2007

Indra sur son elephant Airawat (Temple Halebid, Karnataka)

Les anciennes sculptures et gravures de l'Inde représentent souvent le dieu hindou Indra, &qlaquo; Roi des Cieux », une main armée d'un éclair et monté sur un éléphant : Airawat. Selon la mythologie, ce grand éléphant blanc fut créé du nectar de l'immortalité dans les eaux de l'Océan et portait non pas deux, mais quatre défenses, tout comme le Gomphotère, un autre proboscidien (proboscis = trompe) qui apparut sur terre il y a environ 22 millions d'années et disparut il y a 1 million d'années seulement. Airawat est peut-être un ancêtre de l'éléphant actuel, et nous rappelle que cet animal était à l'origine la monture des dieux et des rois.

Depuis lors, monter un éléphant est perçu comme un acte majestueux et aujourd'hui encore, les mahouts endurent des années d'entraînement et d'efforts pour la fierté de monter un grand mâle armé de défenses. L'entretien d'un éléphant est un art en soi mais n'a pas école. Le seul moyen d'entrer dans cette tradition est d'être accepté par une communauté de mahouts et peu à peu, mériter l'enseignement de ce savoir ancien et secret.

Shivo et Saiad

La connaissance des mahouts est communautaire. Elle s'enrichit et évolue seulement à travers des situations pratiques. En général, les mahouts descendent d'une longue lignée ancestrale, mais seulement quelques-uns d'entre eux possèdent une maîtrise complète du dressage et des soins des éléphants dans leur environnement naturel.
Quand un enfant naît dans la communauté, on lui fait toucher l'éléphant comme une marque de respect et de familiarité. L'enfant grandit sans peur de l'animal, mais ne deviendra un bon mahout que s'il grandit avec l'obsession de la forêt et des éléphants. Un mahout expérimenté doit être capable de différencier n'importe quel éléphant de côté, de dos ou de face, connaître les arbres, les plantes, les buissons et leurs usages.

Tous les textes connus attribuent le fondement de la science des éléphants à un sage mystique nommé Palakapya qui aurait vécu au VIe siècle avant notre ère. Il vivait parmi les éléphants sauvages, apprenant tout sur eux, leur alimentation, leurs joies et peines, leur comportement, leurs déplacements, et tout ce qui est leur est bénéfique ou néfaste. L'Hastyayurveda, un traité de médecine des éléphants écrit en Sanskrit sous forme poétique, lui est attribué.

Kuti et Bela

Aujourd'hui en Inde, il y a environ 3000 éléphants captifs, ce qui suggère un nombre maximum de 7000 mahouts, si les propriétaires maintiennent deux hommes par éléphant plus les apprentis. Dans le passé, trois hommes étaient considérés comme le minimum nécessaire, alors qu'aujourd'hui, trouver un seul bon mahout est difficile.

Comment peut-on maintenir cette tradition, quand aujourd'hui, la valeur de ce métier hautement spécialisé est déconsidérée ?
A moins qu'il y ait une continuité de mahouts en activité qui puissent transmettre leurs observations, leur expérience, leurs souvenirs, leurs connaissances des plantes médicinales, leur savoir-faire, cette profession sera sans avenir. Cette pratique qui est transmise depuis plus de 5000 ans est une forme de sagesse intuitive, et tenter de l'institutionnaliser serait vain, car l'instinct, qui est le facteur essentiel de cette activité, disparaîtrait.

Dhan Singh

La seule façon de provoquer la transmission de cette tradition est de placer côte à côte l'homme d'expérience et l'apprenti, l'un donnant l'exemple, l'autre cherchant à l'imiter dans chaque geste. Des choses simples comme les harnais d'éléphants de qualité, indisponibles dans le commerce, doivent être fabriqués à partir de matériaux naturels disponibles selon les lieux et les saisons ; les cordes sont faites de chanvre doux, nettoyé et roulé à la main ; les roseaux et fibres de coco sont préparés pour le rembourrage des selles (gaddis) ou sous-selles (namdas), puis cousues à la main ; le matériel de débardage est fait de bois, de cuir, de rembourrage naturel et de chaînes ; les brosses sont faites à partir de fruits sauvages ou d'écorces issus d'espèces de plantes poussant généralement auprès de points d'eau, qui doivent être coupés et séchés au soleil avant usage. Tout ce matériel doit être entretenu tout au long de l'année et remis à neuf ou rembourré une fois par an.

Cette tradition a-t-elle les moyens de subsister ? Elle demande un soutien et un engagement direct, puisque ces techniques continuent de servir différents usages : cérémonies officielles, activités du département des forêts comme les captures d'éléphants sauvages problématiques, le débardage du bois dans les plantations, le tourisme... En tant que ressource humaine, cette tradition devrait être considérée comme un acquis essentiel, dont il faut se souvenir que si elle disparaît un jour, nul ne pourra en raviver la pratique.

Dharma, le bebe elephant

Depuis sa création, la Fondation Aane Mane a toujours eu parmi ses priorités de maintenir et perfectionner les techniques de soins des éléphants. Deux femelles captives trouvées dans un état fragile ont été recueillies et réhabilitées dans une réserve du sud de l'Inde avec l'autorisation du Département des Forêts du Karnataka. Les meilleures techniques et expériences de différentes communautés ont été combinées pour remettre ces deux femelles dans un bon état physique. Elles sont aujourd'hui utilisées pour approcher et observer les éléphants sauvages (à moins de vingt mètres), ceux-ci restant impassibles grâce à la présence de nos deux femelles apprivoisées.

Ce programme se déroule quotidiennement depuis Mars 2002, une douzaine de jeunes mahouts a bénéficié d'une formation, une éléphante bien de donner naissance à un petit mâle en Juillet et l'autre est également gestantes. Bientôt, deux jeunes éléphants devront être soignés et apprivoisés. La Fondation Aane Mane devra doubler ses effectifs et moyens et lance un appel de soutien à tous les passionnés d'éléphants.

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